Adieu Plateau, je t’aimais bien…

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T’as fluctué souvent, mon quartier. C’est normal. Depuis que je te connais que t’es en mouvance et je l’acceptais. Mais là, t’es devenu invivable pour moi. Et je dois te quitter.

Bien longtemps après que la grosse femme d’à côté soit tombée enceinte, j’suis née dans tes entrailles et j’ai accouché de même. Plateauzoïde à la vie, à la mort, que je me disais. Oui, t’étais pas toujours beau, mais t’avais ta petite twiste bien à toi. T’étais sexy de la lucarne et t’avais la boutique facile.

Je me souviens que le Théâtre d’Aujourd’hui, en biais de mon trottoir d’enfance était un cinéma porno avec des photos de femmes, la bouche grande ouverte, ayant l’air d’être sur le bord d’éternuer. Je me souviens qu’au Parc Lafontaine, y’avait le Jardin des Merveilles où ça puait la fiente de brebis mal torchées. Je pouvais y passer des heures à manquer perdre le bout de mes doigts. Je me souviens marcher de chaque bord de la clôture de l’École Cherrier en faisant gaffe de m’y empaler. J’y passe encore des fois. Mes jambes devaient être bien courtes pour avoir craint ma défloraison. Oui, j’avais cinq ans et j’habitais avec les crottés et c’était le bonheur.

Je suis partie parfois, malgré moi. Une mère qui s’exile en Ontario. Ou qui me garroche, écœurée de mon adolescence, chez un presque père à Québec. Des études à St-Thérèse. Un époux sur la Rive-Sud. Mais je te suis toujours revenue. Parce que je t’aimais inconditionnellement. Tu étais le plus confortable, le plus cool, le plus fait pour moi. Le Plateau, c’était le gratteux de guitare francophone hipster avec le cœur qui bat à gauche. Ça sentait le cannabis, le café torréfié et la bière à l’hibiscus.

Je parle au passé, mon amour, parce que t’as trop changé et pas de la bonne manière. Je pouvais tolérer que tes loyers montent comme une pute augmente ses tarifs parce qu’elle devient la favorite du bordel. Je pouvais accepter que les poussettes soient de plus en plus remplacées par des chiens en laisse. Je pouvais absolument comprendre que la langue parlée sur mes trottoirs passe du québécois-hippie à l’anglais-professionnel au français-émigré.

Mais tu t’es laissé aller en devenant obèse du condo laitte. T’as viré boutte pour boutte le sens de tes rues avec une espèce de haine des chars qui dépasse l’entendement.  Tes vignettes prolifèrent  comme des punaises qui sucent l’espace et tes parcos sont si affamés que y’a plus personne qui peut nous visiter. L’hiver, tu es devenu impraticable avec ta neige qui s’empile en châteaux de glace au Carnaval du gratte-cenne.  Tes restos ont tant de difficulté à payer leur pignon qu’ils doivent me vendre leur bouffe trente piasses pour un évanouissement de tartare servit sur une planche à découper en concept branché de marde.

D’ailleurs, parlons-en de tes commerces.  Qu’est-ce qui t’arrive? T’es devenu fou ou quoi? Ton épicerie fine a fait place à un Subway. Ta boucherie sympa est maintenant un Tim Hortons. Ta friperie est remplacée par un Starbuck. Ouache! J’ha-guis ton nouveau look. Parce qu’en plus, tu te négliges aussi la façade à l’abandon. Tu t’es vu le nombre de portes condamnées? Du papier kraft en guise de rideaux dans tes vitrines avec «à louer» comme un furoncle sur le coin de chaque intersection. On dirait que tu t’en calisse de ce que tu as d’l’air! Tu commences même à faire de la calvitie de la terrasse. Ça fait chnu rare! T’es plus un quartier, t’es un squeegee sur le meth qui quête des 25 cennes avec une main crasseuse qui shake. Merde, Plateau, t’es en pleine déchéance. Qu’est-ce qui t’arrive?

Bref, je me barre. Je ne sais pas si je vais vers un monde meilleur, mais je ne peux souffrir de te voir agoniser de la sorte.

Tu te meures, Plateau Mont-Royal. Le sais-tu au moins? Le vois-tu? Révolte-toi! Je sais que tu t’es matché avec un gars qui a le cerveau en guidons de bicycle, mais quand même! Oui, lui, je le déteste de t’avoir défiguré de façon irrémédiable. Un maire de tous les vices. Je vais taire son nom. Mon père m’a bien appris que c’est pas bien de prononcer «the F word».

Repose en paix, mon quartier. Tu vas me manquer. Merci pour ces belles années. Si un jour tu te reprends en main, peut-être reviendrai-je me lover en haut d’un de tes escaliers si particuliers.

Espère-moi, mais ne m’attends plus. J’ai trouvé un nouveau code postal qui me comprend, moi et mes besoins.

Bisou. Adieu. Bonne chance avec l’autre trouduc.

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Pour moi le bonheur, c’est le sport.

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Avoir hâte à la game. Remplir son cœur de convictions et son frigo de bières. Se promener dans les rues bariolées aux couleurs du dream team. Discuter statistiques, bons coups et stratégies. Décider c’est quoi le problème de certains joueurs. Parler au «on» comme si l’écurie nous avait repêchée récemment. Aimer haïr les équipes adverses. Avec vengeance. Avec fougue et hargne.

Être surprise d’entendre certain lâcher qu’ils ne suivent pas «ça». Adorer regarder «ça». Seule, à deux ou en groupe. Préférer à plusieurs, pour les cris, les grognements, les hurlements. Les bruits pornographiques de supporteurs fougueux. Partager les high five, dénoncer les low blow. Avoir la permission de serrer des presque étrangers dans ses bras. Scander les slogans comme une enfant en camp de vacance.

Se taper un match à partir des gradins qui ont coûtés une beurrée et quart. Faire fi du verre de pisse tiède houblonnée à dix piasses et en renverser la moitié sur ses genoux parce qu’on vient de putter un but de la mort. Voir des milliers de bras se lever vers les cieux quand on marque. Huer en chœur lorsque ça chie. Tenter d’ignorer les tatas qui se sont peinturluré la face pour passer à la télé. Considérer que toutes les mascottes sont un irritant incommensurable.

Encourager les compétiteurs à nous faire oublier quelques heures tout ce qui nous gruge en dedans. Analyser avec des quidams au bar que le problème avec un tel, c’est au niveau du mental. Trouver que le son dans les tavernes est jamais assez fort. Vider sa vessie seulement aux mi-temps. Lisser son chandail porte-bonheur en remarquant un début de maille.

Aller chez un chum, un six pac sous le bras et du weed dans la sacoche.  Être reçue avec un «Heyyyy, man!!», comme si on avait nous aussi des couilles bien lourdes. Chanter malgré soi l’hymne national. Changer les paroles pour avoir l’air plus cool. Faire partie d’eux autres parce qu’on connaît ça pas pire pour une fille. Sentir la testostérone se mêler à la fumée et les chips au barbecue. Bavarder les uns sur les autres dans une cacophonie enthousiaste. Se mettre tous d’accord que le «Oléééé, Olé, Olé, Olé!» c’est de l’ostie de marde, sauf au soccer, pis encore…

Croire en son club, plus qu’on croit en son pays. Être penchée par en avant, les coudes sur les genoux, les mains jointes, la mâchoire tendue. Appeler les athlètes «ses p’tits gars.» Les trouver beaux comme des dieux édentés, balafrés. Avoir son favori. Encourager les coups vaches mais légaux. Demeurer persuadée que les refs sont tous vendus. Bouger nerveusement les jambes, sans vraiment s’en rendre compte, comme si on se frottait aux guerriers.

Gagner.  Rugir. Gronder. Tonner. Vivre la gloire comme si elle s’est produite grâce à nous. Mordre sa babine inférieure et pompant son poing sur les côtes. Klaxonner sa solidarité en ameutant le quartier. Sourire au monsieur du dépanneur, au gardien de sécurité, à l’enfant qui ignore pourquoi, à la voisine qui s’en doute bien, mais s’en fout.

Perdre. Se faire plumer.  S’effondrer. L’échine brisée. Faire ses adieux aux séries et dépérir à l’intérieur. Se demander ce qu’on fera de ses soirées, maintenant. S’inquiéter qu’on ne verra plus la gang pour un boutte puisque, puisque…  Avoir la défaite en travers de la gorge,  s’éloigner la coupe des lèvres. Déprimer au diapason des fans.

Se consoler qu’on va se rabattre sur le foot. Pour tout recommencer. Pour ne pas s’arrêter de vivre la joie, l’espoir, le drame, les autres et nous, en symbiose devant l’arène et ses gladiateurs. S’emplir du bonheur lyrique des envolées sportives.

Pour s’oublier et se retrouver à la fois…

Let’s go, Championne, Let’s go!!