Poupée.

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Je la connais depuis que j’ai sept ans. Elle est arrivée dans ma vie dans le sous-sol d’un dépanneur…

J’étais descendue avec le monsieur parce que Caramel, sa chatte, venait d’avoir enfin ses bébés. J’ai caressé les chatons à têtes lourdes et aveugles avec le bout de mon index, accroupie dans ma robe soleil bleue marine avec une poche en forme de pomme rouge. Quand je me suis retournée sur le pénis du monsieur, j’me suis sauvée vite, vite, vite en haut, en haut. J’me suis accrochée au cordon en métal de l’ampoule et j’ai laissé Poupée se faire violer à ma place.

Je l’ai appelé Poupée parce que c’est en plein de ça qu’elle avait l’air d’où je me tenais, couchée sur le plancher, à côté de la litière, désarticulée, la bouche entrouverte dans un O parfait, un œil ouvert et l’autre fermé par la giclée de sperme. J’ai laissé le monsieur essuyer le visage de Poupée avec son tablier qui sentait le steak haché. Il pleurait. Il tremblait. Il a offert un chaton à Poupée. J’ai quitté mon perchoir, intéressée. On avait goût de prendre le p’tit gris, mais on a eu peur de se faire chicaner si on en ramenait un à la maison, fait qu’on a dit non merci et on est rentré chez-moi.

À partir de ce moment-là, j’ai préféré laisser Poupée dealer avec ce qui me déplaisait. De toute façon, on avait tellement de plaisir avec elle. Elle était souple, résiliente et apte à plaire. On pouvait être sûr que si on quittait la maison, Poupée serait exactement là où on l’avait laissée. Et si on la rabrouait, la secouait, la jetait dans un coin, elle se laissait faire, muette. Moi, je me tenais bien en sécurité les pieds au chaud sur mon ampoule à regarder les gens jouer avec ma Poupée.

On lui a peint les ongles, éliminé les poils, on lui a interdit de se couper les cheveux, on les lui a teints, on lui a arraché les sourcils et allongé les cils. On l’a exhibée fièrement à ses chums pour montrer comme elle est belle ma blonde, han? J’ai toujours trouvé qu’elle avait plus de valeur que moi, plus de pouvoir. Elle faisait une moue charnue et hop, Poupée avait ce qu’elle désirait. Moi, quand j’ouvrais ma boîte, on disait que j’étais bitche, que j’étais agressive, alors, je retournais tranquille dans mon coin tandis que ma doublure grimée se faisait bafouer.

On se regardait souvent dans ces moments-là, elle et moi. Surtout à l’époque où les coïts étaient pécuniaires. On se lâchait pas des yeux, on se mesurait, son crâne qui cognait sur la tête de lit et moi qui me balançait à la corde du store vénitien. Elle était bien gentille de faire tout ça pour moi. Poupée me tendait les billets froissés, je les empochais et je lui promettais une crème glacée pour elle et un scotch pour moi.

Mais au fil du temps, Poupée s’est mise à me devenir lourde. Je prenais de plus en plus ma place. Les gens étaient surpris par ma violence verbale qui goûtait terriblement amer. J’en avais assez qu’elle dise oui à tout et à tous. C’était elle l’adorable et moi, j’étais la méchante, la frue. Elle devenait dangereuse puisque les gens se faisaient une idée biaisée basée sur la catin que j’envoyais au front depuis trop longtemps. Lentement, l’envie de m’en débarrasser s’est mise à m’envahir en vagues assassines. Je sentais que, bien qu’elle m’eut sauvé de la folie au fond de ce dépanneur, cet été fin soixante-dix, elle allait être maintenant ma perte si je ne m’en séparais pas bientôt. J’avais des ambitions. Et elle n’en faisait pas partie.

Un soir, alors qu’elle vaquait à ses obligations féminines, les pieds serrés dans ses talons de salopes que les hommes affectionnent tant, on lui ordonna encore quelque chose qui nous humiliait toutes les deux. Poupée allait s’exécuter comme d’habitude. Je me suis rendue jusqu’à elle et je lui ai murmuré : «Refuse». Elle ne comprenait pas. «Refuse!» que je répétais. Elle me sourit tristement. Elle ne pouvait pas. Elle ne savait pas comment. Poupée a donc continué à faire ce qu’on attendait d’elle. J’étais furieuse.

J’ai attendu que la maisonnée dorme profondément pour faire mes valises comme une voleuse, comme une désespérée qui ne sait pas où elle s’en va. Je jetais tout pêle-mêle, les souvenirs, les déceptions, les regrets. J’ai rien pris des accessoires de Poupée. Là où elle allait, elle n’en aurait pas besoin. Je l’ai réveillé et lui ai fais croire à une surprise dans notre jardin secret. Elle m’a suivi, confiante, sans voir que je cachais un couteau dans le repli de ma jupe.

La lame s’est enfoncée facilement. Un, deux, trois, quatre…  Poupée est tombée au sol. Cinq, six, sept, huit…  Mes narines faisaient des bulles de morve. Je pense que Poupée n’était déjà plus là. Neuf, dix, onze, douze… Le sang faisait glisser mes mains sur la garde et me couper sur le fil. Treize, quatorze, quinze, seize…  Poupée n’a jamais eu le temps de comprendre pourquoi je devais la tuer pour commencer à vivre. Dix-sept. Dix-huit. Dix-neuf… À vingt, je me suis arrêtée et j’ai caressé les longs cheveux roux de Poupée une dernière fois.

J’ai lancé de la terre sur la bouillie qui m’avait servi de bouclier de chair pendant toute mon enfance et une si grande partie de mon existence en tant qu’adulte. J’ai titubé bien loin de mon potager où le bout d’une chaussure vernie dépassait encore. J’ai rasé ma nuque et me suis cachée dans un trou, terrorisée de faire face au monde, seule, nue, sans fard, ni artifice.

Le vide laissé par Poupée m’as rendu folle pendant 550 jours et 550 nuits. Elle n’est plus là pour se mettre entre moi et la douleur, la colère, la terreur, l’abus que je me suis laissé infliger, comme si c’était plus confortable que la confrontation. Je dois revisiter tout depuis ce viol de moi, enfant. Et je n’ai rien d’autre pour guérir que mon fiel et mes gémissements qui sortent aux bouts de mes doigts et qui mitraillent mon clavier dans le noir.

Mais j’ai tout de même remarqué qu’à l’endroit où Poupée gît, de jolis lobélies bleues ont commencé à fleurir…

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