Avant que tu meures…

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J’ai la douceur de la flanelle de ta jaquette d’hôpital encore sur ma joue mouillée. La sensation des tubes qui passent en dessous. Ma tête qui se fait légère sur ton soufflet éventré. On sait tous les deux que tu vas mourir. Dans deux jours ou deux semaines, on l’ignore encore. Mais ce ne sera pas deux mois. Le pancréas, ça pardonne pas et ton corps criblé est trop affaibli pour livrer à nouveau bataille.

Avant que tu partes, je voulais te dire merci. Merci d’avoir pris la place de mon père le fou, mon géniteur, disparu de mon regard pendant des décennies. Merci d’être demeuré ma figure paternelle même quand ma mère a décidé d’aimer les femmes plutôt que ceux de ton sexe. Merci de m’avoir présenté partout comme étant ta fille, alors que nous n’avons aucun lien de sang, de lien matrimonial, de lien officiel sur papiers estampés.

Tu as décidé de me suivre, de me garder dans ton cœur malgré la séparation, les déménagements et les aléas de la vie. Merci. Je te suis reconnaissante pour les mots gentils et les encouragements. Merci pour les tours en carrousel à la Ronde. Merci pour les gâteaux de fêtes. Merci pour la musique et les films. Merci pour les coups de feu dans le pit de sable. Merci pour les baignades et les randonnées en voitures jusqu’à ton chalet.

Merci de m’avoir grondé quand j’étais indisciplinée. Merci d’avoir fait peur à mes amies avec tes gros yeux de papa quand on piaillait trop fort dans ma chambre. Merci de m’avoir laissé garder la monnaie quand j’allais chercher tes cigarettes au dépanneur. Merci de m’avoir amené au parc et poussé ma balançoire. Merci pour les Noëls avec ta famille et les beaux souliers avec une boucle dessus.

Quand ma mère en a eu assez de mon adolescence, merci d’avoir tenté de m’installer chez toi. Je suis désolée, moi aussi, que ça n’ait pas fonctionné et qu’il a fallu me renvoyer chez ma maman obligée de me reprendre. Vos blondes respectives ne m’aimaient pas. C’est pas de votre faute. Je portais des jupes trop serrées et je faisais mal la vaisselle. C’est encore le cas, d’ailleurs.

Merci de m’avoir enseigné comment tuer un homme. C’est quand même pratique. Merci pour les couteaux, merci pour le gun. J’aimais quand tu me gardais et qu’on allait à l’épicerie pour se prendre un six pack de bières. Toi, de la O’Keefe, moi, de la racinette. On mangeait juste des cochonneries et tu me faisais promettre de le dire à personne. Tu me laissais regarder Saturday Night Live jusqu’à ce que je m’endorme dans ton lit. Et je me sentais aimée. Pis ça m’arrivait pas souvent dans ce temps là. Fait que, merci.

J’oublierai jamais comme tu m’as toujours trouvé belle, même quand je l’étais pas encore. Tu as parlé à mon intelligence aussi et m’as appris ce qu’on doit savoir de la deuxième guerre mondiale, du FLQ, de la pêche à la truite et du dépeçage délicat d’une bête à fourrure ou à plumes. Merci de m’avoir permis de sacrer comme Chartrand et de sauter une douche ou deux sans que ce soit grave.

En t’imposant comme père dans ma vie freak out, tu m’as donné la chance d’avoir un autre exemple, un point de vu masculin. Et je sais que j’en suis mieux grâce à toi. Tu m’as dit «Je t’aime» très vite, sans gêne, facilement et souvent. Tu as mis les autres dans l’embarras, quelques fois, en m’appelant «mon amour» et en m’embrassant sur la bouche, mais tu t’en fous et moi aussi, je pense.

Maintenant que tu meures, les souvenirs reviennent à la surface de ma cervelle qui gomme maladroitement l’horreur et l’erreur pour garder le meilleur, tant bien que mal. Je voulais te dire que si, toi aussi, tu repenses à nous deux, que tu repenses à ça, et à ça, et que tu te demandes si tu as merdé : Sache que tu as été un père merveilleux, malgré ça et ça, parce que tu as été un père présent.

Pour le reste, pour ce que tu sais, nos petits secrets, tout est pardonné. Le bonheur que tu m’as offert efface le reste. Et c’est comme ça que je veux te garder en mémoire.

Vas en paix. Je vais te chérir. Je vais te pleurer.

Et j’ai depuis longtemps commencé à guérir ce que tu sais.

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5 réflexions sur “Avant que tu meures…

  1. Je comprends bien qu’il te présentait comme étant sa fille, parce que vu de l’extérieur – dans les yeux de tes cousins par exemple – on n’aurait pas deviné que c’était pas le cas.

    C’était une belle surprise de le voir dans le Vieux-Longueuil, il y a deux ans. Contente surtout de savoir qu’il était resté dans ta vie.

    Je pense à toi xx

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  2. J,ai toujours dis à mon Ti-Guy : si on m’avait mit 1 million de papa à choisir….c toi que j’aurais choisis. J’ai toujours dis aux fils de mon chum ; vous êtes les kids que j’ai CHOISIS d’aimer. Toi, ma belle, tu as eu les 2 en même temps ! Paix à son âme !

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  3. J,ai toujours dis à mon Ti-Guy : si on m’avait mit 1 million de papa à choisir….c toi que j’aurais choisis. J’ai toujours dis aux fils de mon chum ; vous êtes les kids que j’ai CHOISIS d’aimer. Toi, ma belle, tu as eu les 2 en même temps ! Paix à son âme !

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