À la recherche du coeur perdu.

Wind_Bound_Lerwick_around_1880

En m’embarquant sur L’Écumante, je devinai rapidement que nous n’allions pas pêcher que des poissons. Quelque chose dans la dureté de la mâchoire de capitaine Ó Foghladha me dictait de me tenir prête à une odyssée. L’équipage était exténué, au bord de la mutinerie. Sauf pour la moussaillonne aux dents de lait, qui s’enthousiasmait de mon arrivée.

Elles étaient toutes sans quartier-maître depuis des mois.  Ó Foghladha lui avait fait subir la planche, la malheureuse ayant remit en question ses intentions qu’elle jugeait malsaines. C’est d’ailleurs la petite qui me mit au parfum de ce qui m’attendait : «Nous allons tuer le vilain rorqual! Nous allons voguer partout, en haute et en basse, jusqu’à ce que nous le trouvions, puis nous le tuerons!»

Ce n’était pas dans mon contrat. Je détaillai Ó Foghladha. Elle avait sûrement eu le visage doux avant que l’amertume vienne ravager son front et strier ses lèvres. Elle se tenait droite, les jambes écartées, les mains sur la roue, le regard au loin, malgré que son navire soit accosté.

Une fois dans ses quartiers, la capitaine enleva sa chemise sans pudeur ou séduction. Elle fumait la pipe, les côtes tatouées et portant une balafre horrible entre ses seins nus. Elle m’exposa la situation tranquillement, sans émotion, rauque et distante. Un rorqual avait résisté à son harponnage et, dans la bataille, lui avait arraché le cœur. Au lieu de mourir, comme on s’attendrait après une telle blessure, Ó Foghladha survécut, mais perdit la capacité d’aimer.

Depuis, elle sillonnait la mer dans le but de retrouver la baleine, lui ouvrir le ventre et reprendre ce qui lui appartenait. Voilà. C’était à prendre ou à laisser. J’hésitai si longtemps qu’elle se recouvrit. Quelque chose dans sa façon de se reboutonner avec un léger tremblement me convainquit d’accepter.

J’assistai les voyages au mieux de mes aptitudes, malgré un équipage de plus en plus fatigué et irritable. Et force m’a été de constater que notre capitaine perdait à chaque expédition tout raisonnement. Quand elle eut enfin retrouvée la baleine, ce fut bien pire. Le rorqual glissait dans l’eau à vue, mais en gardant plusieurs nœuds entre lui et notre bateau. Dès que nous changions de cap, il s’enfonçait dans les profondeurs insondables. La chasse dura assez pour la rendre folle. Et je craignis pour notre vie.

Ó Foghladha quittait la barre et saisissait son harpon dès qu’une vague dessinait une ombre. Elle se tenait aux aguets, les sourcils en sueur, en invectivant l’encre salée de l’onde. Chaque rorqual qu’elle attrapait, sachant que ce n’était pas le responsable de ses maux, elle l’ouvrait froidement et prétendait y chercher son cœur. Je devais l’arrêter. Sinon par éthique, pour nous sauver toutes de la catastrophe. Je sentais que les autres membres de L’écumante ne tiendraient plus bien longtemps avant de débarquer pour de bon au prochain port.

Alors que je montais sur le pont, j’entendis notre capitaine hurler de s’approcher des récifs. Je me précipitai vers elle en baissant ses bras et en la saisissant par les épaules. Nous allions courir à notre perte et nous échouer. Ó Foghladha ne voulait rien entendre. Son rorqual roulait à chaque clapotis sur la plage ensanglantée. Il était blessé. C’était le meilleur moment pour en finir.

Malgré leurs protestations, l’équipage obéit et amena le navire jusqu’à la grève où gisait le cétacé. Notre capitaine se précipita à l’eau et avança jusqu’à lui, péniblement, retenue par ses vêtements mouillés. Elle pleurait en regardant l’animal qui allait peut-être périr et elle se jeta aux flancs de la bête en l’embrassant.

Ó Foghladha nous ordonna de l’aider à le garder submergé, mais accessible aux soins qu’elle voulait lui prodiguer. Elle traita sa plaie et le veilla pendant des jours. On s’inquiétait : le navire s’enfonçait un peu plus dans le sable à chaque marée. Plusieurs complotèrent d’égorger la capitaine dans son sommeil ou d’éventrer le rorqual pour lui redonner son cœur.

Un soir, la baleine se sentie assez guérie pour reprendre le large. Ce qu’elle fit. En jetant un seul coup d’oeil à notre capitaine. De la reconnaissance. Rien de plus. Rien de moins. Un seul regard et puis rien. Rien que l’horizon horriblement paisible devant la femme à la poitrine toujours vide. Elle demeura les coudes sur ses genoux et les mains jointes, immobile comme une figure de proue torturée, jusqu’à ce que L’écumante soit de nouveau à flot.

Toutes abandonnèrent le navire dès qu’elles furent à rendues au port. Et Ó Foghladha ne tenta pas de les retenir. Elle ne voulait plus diriger un bateau de pêche, de toute manière.

Elle avait décidé de reprendre le large à l’aube, seule. Ne sont demeurées que la moussaillonne et moi. La petite ne connaissant rien d’autre que de se tenir à la vigie aveugle à l’horreur tapie dans l’océan, et moi, ayant le goût de l’aventure. J’ai proposé de plutôt livrer des marchandises, ce qui plut tout de suite à Ó Foghladha.

Je la seconde, dans ses longs-courts. Parfois, le rorqual vient se faire voir de nous. Celle qui l’a chassé sans relâche, lui envoie maintenant la main avant qu’il ne disparaisse encore. Hier, je lui ai fait comprendre que jamais je ne partirai. Sans quartier-maître, les navires se transforment en épaves. Ce serait désolant. L’écumante est splendide et toujours capable.

Puis, il faut dire que j’ai donné mon propre cœur à notre capitaine. Je suis sûre que là où nous allons, elle en aura plus besoin que moi.

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