La veille.

Montre

On m’appelle. C’est pour bientôt. La fin. Je ne suis pas surprise. J’ai vu son corps déformé par l’horrible et terrifiant cancer. J’ai entendu sa voix avec la faux qui lui comprime la gorge.

Il est temps. Malgré les drogues et les bons soins, rien n’arrête cette saloperie. Il lui faut quitter cette enveloppe aujourd’hui dégueulasse pour lui, pour les autres. Plaies, plaies, plaies. Tubes, tubes, tubes. Sang, pus, excréments.

Je me rends à la maison de soins palliatifs. J’y suis accueillie, comme depuis presque 6 semaines, par le doux plic-plic de la fontaine et le regard tendre sous une mauvaise coiffure de la réceptionniste.

Je prends mon temps avant de tourner le coin à la chambre numéro 102. Je regrette soudain avoir choisi de ne pas prendre d’anti anxiogènes. Les anges de la mort marchent à pas feutrés et me sourient avec compassion.

Mon oncle vient à ma rencontre, content de ne pas faire la veille, seul. Dans le lit, un presque cadavre gît, grugé par le mal, assommé par un coma-cocktail qui lui garde la bouche grande ouverte. Cet humain qui agonise, je l’aime. Mon cœur tiraille de l’avant à l’arrière, entre l’amour et la peur.

Les heures se détachent comme un chapelet fait de grains de café. Je me tiens réveillée, le silex vidé aussi rapidement qu’il est rempli. J’appuie souvent la tête sur l’armoire de la cuisinette et j’essaie d’ignorer les pleurs d’une famille qui vient de perdre leur enfant ou leur mère.

La première nuit, d’une veille qui en durera quatre, il est assez lucide pour comprendre ce qui arrive. Nous lui promettons que nous serons là. Il est stupéfait et terriblement désolé que ce soit déjà. Il empoigne nos mains pour ne plus nous lâcher. Ceci nous oblige à se moucher dans notre manche de chemise quand il ne regarde pas.

À la deuxième nuit, il délire sa vie. C’est mon instant préféré. Le voir tenter de se lever pour arranger un cadre croche inexistant. Ou s’impatienter contre moi, en m’appelant d’un nom que je ne connais pas, insistant pour que j’embarque avec lui sur sa moto.

La troisième nuit, ses râles s’amplifient jusqu’à faire échos aux glouglous de l’humidificateur. Ce son est horrible pour les vivants. Je pense à mon fils. J’ai une peine immense à l’imaginer devoir un jour subir mon propre trépas.

La quatrième nuit, son frère et moi sommes presqu’habitués d’entendre le glas annonciateur qui exhale en eaux grasses de sa poitrine. On vient le laver, lui remplir les papillons de produits chimiques. À chaque fois, nous en profitons pour nous éclipser. Mon oncle a du scotch. Oui. S’il-vous-plaît. Oui!

Comme c’est long mourir parfois. Alors que je regarde le moribond qui fût mon père chercher son air et bleuir, je prie en serrant les dents : «Allez! Meurs! Je t’en supplie, cesse! Cesse. Pars! Va-t’en vite! Je n’en peux plus! Pitié!» Mais il partira comme il a vécu, têtu, rebelle, en buvant la vie, aussi rance soit elle, jusqu’à la dernière goutte.

À l’aube, sa mâchoire claque de façon ultime, ses yeux s’entrouvrent pour se couvrir d’un film grisâtre et le silence tant désiré est soudain encore plus terrible que tout. J’embrasse son front, ses joues, en murmurant des imbécilités de petite fille à son oreille.

Je me tourne vers son frère et on s’accroche l’un à l’autre comme radeau en mer. Les anges le lavent une dernière fois. On lui met une chemise et du parfum. On lui coince une fleur entre ses doigts que je m’empresse d’enlever. Il aurait détesté cette image.

Je m’empare de sa montre sur la table de nuit. Elle est à moi. J’ai décidé. Je regarde l’heure. 4h47 du matin. Par la fenêtre, les outardes font un crochet dans le ciel ensommeillé.

Enfin. Enfin, me dis-je.

Même si je sais que, demain, le vide.

 

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20 réflexions sur “La veille.

  1. Merci pour ce texte d’un réalisme saisissant ! J’ai vécu exactement la même chose en 1970 avec le départ de ma mère et en 2011 avec celui de mon père qui me laissait orphelin pour de bon. Aujourd’hui, à 60 ans, je vois mes ami(e)s tomber comme des feuilles d’automne et je me dis qu’on ne se prépare jamais assez. Je me dis également que, dans le fond, c’est peut-être mieux comme ça…

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  2. Magnifique! Avec l’espoir que l’écriture te permette de passer au travers de ces moments difficiles.Elle rend la vie plus supportable et la mort moins sordide.Pouvoir mettre en mots ces moments où ils peuvent paraître futiles,c’est cela l’essence même de la vie: créer du vivant et faire naître quelque chose qui n’était pas là avant .
    Je te souhaite beaucoup de courage.Pour avoir vécu ces moments, je compatis.

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  3. Tes mots magnifiques.
    J’ai veillé ma mère comme ça, dernier stade alzheimer, 92 ans, qui à travers son délire des derniers jours à réussi à nous dire: soyons heureux!
    Grande leçon de s’inclure aussi dans le bonheur alors que le corps est une épave.
    Soyons heureux. La mort est un mécanisme, pas une fin.
    Merci à toi. Comme un de mes amis dit: merci pas mal plus que tu penses! 😉

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  4. Des mots qui me ramènent dans le passé et qui me font réaliser à quel point je ne veux pas que mes enfants aient à vivre ce passage de ma vie vers sa conclusion. merci d’avoir raconté.

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  5. Merci Christine! Chacun le vit à sa façon, moi je me trouve chanceux d’avoir vécu un tel amour ! D’avoir été près d’elle jusqu’à la fin et, surtout, qu’en entrant à la maison de soins palliatifs, quand on lui a demandé – en mon absence et en privé – qui était sa personne de confiance, c’est moi qu’elle a désigné !

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  6. J’accompagne mon mari dans cette descente qui nous mènera inéluctablement vers la mort que, avec beaucoup de culpabilité, je souhaite le plus tôt possible malgré ce grand vide que je pressens. J’ai tenu la main de mon père à ses derniers jours, à ses six dernières nuits alors que non seulement il ne nous voyait plus mais, moi-même je ne le reconnaissais pas tellement ce cadavre était différent de l’homme vivant que j’avais connu. Ces deux hommes de ma vie souffrent ou ont souffert de la maladie d’Alzheimer. Ce sont des moments de grande souffrance, pour mon mari lorsqu’il me dit qu’il est vide, lui un être si intelligent, et pour moi lorsque je le regarde et que même l’humour n’est plus au rendez-vous. Merci à vous d’avoir su exprimer cette humanité si douloureuse parfois.

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