Blues métropolitain…

MtlMetro

Je mets l’épaule au portail têtu et m’engouffre enfin avec un vent qui décoiffe ma toque de faux poils. En dedans, c’est gris déprime et brun gadoue. Je glisse mon billet dans la fente du gobe-coupons. J’angoisse à l’idée que la barrière refusera de me laisser passer. Ça m’est déjà arrivé. Je poussais mal, semble t’il. Je suis niaiseuse, des fois…

Je descends dans le ventre du métro en dévalant les marches comme si j’avais quelque chose à prouver. Un violoniste cacophone par dessus la musique qui gueule dans mes écouteurs. Je saisis un cinq dans ma poche pour impressionner. Je réalise que c’est un vingt que je donne au musicien. Trop orgueilleuse pour le reprendre, je me console qu’au moins le virtuose sera reconnaissant. Mais il opine à peine le chef à la vue de mon salaire de l’heure sur le velours bleu. Je me sens vraiment niaiseuse.

Y’a foule sur le quai. Comme toujours. Je me place en biais stratégique pour faciliter mon entrée. La grosse télé muette d’en face m’informe d’avoir peur de tout. Le train arrive. J’imagine des mains dans mon dos qui me jettent violemment sur les rails. Mes omoplates se tendent sous l’anticipation. Il faut que je cesse de lire le Journal de Montréal. Je suis tellement niaiseuse, des fois.

Un flottement nostalgique de mon enfance. Les trois notes organiques quand les wagons se mettaient en branle, l’odeur de caoutchouc grillé, le flambant neuf autour de moi… Aujourd’hui, ça suinte le calcaire et le décrépit le long des murs. J’élabore un scénario catastrophe où le tunnel s’effondre sous la pression fluviale. Que je suis niaiseuse…

Les portes s’ouvrent et plus personne ne sait  vivre. On veut sortir, on veut se faufiler, on veut rester près de la sortie, on veut garder notre maudit gros pack sac du calvaire sur les épaules. Les portes se referment sur le troupeau qui pue la fourrure synthétique mouillée. Est-ce que le mec derrière moi me met sa main au cul? Je regarde discrètement sous mon bras, voir. C’est le crâne d’un bambin coincé entre mon postérieur et la cuisse de son père. Je me tasse pour lui faire un peu d’air. Mais qu’est-ce que je suis niaiseuse, des fois!

Transfert. Je sprinte sur le jaune clouté entre la vague de plumes d’oies pressées et la paroi des voitures qui ronronnent. La fenêtre est courte pour dépasser tous ces gens avant que le monstre mécanique reprenne sa course et me propulse dans le vide. Je pique vers la ligne verte. La douce voix du haut parleur vient rebondir sur le béton en nous sommant de faire attention à un ralentissement. Je pris.  «Pas la ligne verte, pas la ligne verte…».  Elle lâche «ligne orange» et mon soulagement est démesuré. Je me trouve à nouveau niaiseuse.

Dans le fourgon, j’observe la mosaïque culturelle. C’est jaune, noir, brun ou vert comme moi (je récupère d’une cuite).  C’est bridé, crépu, turbané ou tuqué. Tous ensembles à se sacrer les uns des autres en harmonie. Une femme au hijab, là, à gauche. Je me dis que c’est beau le cosmopolite. Elle me dévisage,  intense. Je contemple ailleurs. Je me demande si je l’ai offensée sans le vouloir. Je sens sa prunelle percer ma tempe.

Une image de ceinture explosive me traverse l’esprit.  Ça hurle «Allahu akbar!!» dans ma tête. La voilée se lève et m’accoste. Je meure en dedans. Elle me parle d’une garderie. Je suis confuse. Elle me rappelle que nos fils y sont allés ensemble. Je la reconnais. Il y a bien plus de quinze ans de ça! Naila, c’est ça? Ça va?

On reprend le temps perdu entre deux stations. Je dois descendre. Je la salue de la main. Elle se rassoit et me sourit. Moi aussi. Mais c’est vraiment pour cacher à quel point je me sens niaiseuse, des fois.

Merci d’avoir voyagé avec la STM…

 

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6 réflexions sur “Blues métropolitain…

  1. Wow, merci! Rien que pour un instant, revenir à mes 7 ans à Mtl et à son métro… Du temps où on se levait pour laisser notre siège. Ce que les gens d’aujourd’hui trouvent bien… niaiseux!

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