Tranche de vie d’une actrice de pub.

 

Luck

Ça commence avec ton agence qui te propose une audition pour le rôle d’une belle femme, pas trop mannequin, entre 35 et 45 ans, en santé, pour vendre une gugusse. T’es une actrice commerciale, c’est tout ce que t’es, malgré que t’as joué Lady Macbeth à l’école de théâtre, alors tu dis oui et tu vas te faire faire une manucure.

Tu te rends à l’audition, après avoir niaisé beaucoup trop dans ta garde-robe et devant le miroir.  La fille de l’agence de casting te sourit et te tourne la tablette de bois avec la feuille. Ton nom ici… ton arrivée là… ton rôle ici… L’autre feuille à remplir, encore ton nom ici… ton âge… ton poids… Tu penses à comment tu devrais te commander des tampons d’encre avec tes infos dessus et, là, t’aurais juste à pif, paf, pouf, voilà! Tu le dis à la fille. C’est moins drôle que dans ta tête.

Autour de toi, des belles femmes de 35-45 ans, en santé, pas trop mannequins. Tu les connais, ça fait 20 ans que tu côtoies leur périphérie. Vous avez fait la run mille fois, et en général, vous vous êtes déplacées pour rien. Tu regardes la fille qui sort de la salle d’audition, elle a l’air d’avoir bien fait ça. Elle a le p’tit reluisant fier-pet.

Tu t’assois. Ça va être long. Pas assez long pour que tu touches la compensation monétaire, par exemple.  C’est à ton tour. Tu entres en saluant. Y’a du monde au fond de la pièce qui s’en foutent de toi parce qu’ils en sont à la 28ème belle femme entre 35 et 45 ans. Faut pas le prendre personnel. Tu le prends personnel. Le directeur d’audition t’explique le concept. Il est passionné du dehors et mort en d’dans. Tu comprends. Ça y fait des grosses journées. Tu te présentes à la caméra. On te demande de montrer tes mains. Tu te félicites intérieurement pour ta manucure.

Tu fais ce qui est demandé de toi avec la gugusse. Tu essaies de ne pas t’enfarger en nommant la gugusse. Tu déparles un peu, mais tu fais bien ça quand même, vu que t’as eu le texte hier. Tu tiens la gugusse devant la lentille et tu plisses ta face comme tu penses que le client aimerait. On te remercie, ni bête, ni content et tu quittes, pas trop convaincue. Mais tu fais le même sourire fier-pet que l’autre, en sortant.

Ça se poursuit quand t’apprends que t’es en «hold» ou en «reco», et que t’as des chances de l’avoir. Tu te fais violence pour ne pas virer Perrette et le pot au lait. Mais t’es pauvre et tu t’ennuies de jouer. Jouer n’importe quoi, mais jouer. Ton agent t’appelle avec un trémolo à quinze pourcent dans la voix : Tu l’as décrochée. C’est toi qui va vendre la gugusse. Hello, veau, vache, cochon, loyer.

Tu reçois ton call. Souvent à l’aurore. Tu mets ton cadran. Et tu te couches avec de la crème aussi onéreuse qu’inefficace dans le visage. Tu dors à coup de 20 minutes. Au cas où ton cadran passerait tout droit.

Le taxi te laisse dans la pénombre du matin froid où les «swings», les «techs» et les «grips» s’activent. Ils sont tous en noir et ont invariablement au moins une roulette de tape accrochée à la taille. Tu cherches le CCM pas tant pour les costumes, la coiffure ou le maquillage, mais parce que, généralement, c’est tout près qu’il y a le Kraft rempli de bouffe. T’as toujours aimé ça, le café et les muffins gratis.

La préposée aux fripes veut voir les 12 morceaux de vêtements qu’elle t’a demandé d’amener «au cas». Elle ne prend rien, comme d’habitude. On te glisse dans un ensemble générique, pastel et asexué. Tu passes ensuite aux cheveux et make-up. Tu adores ça. Le duo de métamorphoseurs bitchent, papotent, ragotent, cancanent et c’est jouissif tellement c’est pas correct.

On te reconduit à une chaise en plastique dans un coin. Et tu attends avec les autres comédiens, figurants et wannabes. Tu attends un bon p’tit bout. Entre la lenteur interminable et le voyons donc, qu’est-ce qu’ils font?

100 personnes butinent autour de toi. Tout le monde est complice. Toi, t’es juste une invitée dans une grosse famille. Ça se piaille leurs actions dans le creux de l’épaule où est accroché leur walkie-talkie. Les acteurs vont te parler de leur quotidien et toi aussi. Tu vas apprendre que l’un est fraîchement vasectomisé, que l’autre n’a pas fait sa crotte ce matin et que la vieille vient de perdre son fils. Et par fils, elle veut dire caniche. On devient généreux en tranches de vie sur un plateau. Surtout sexuelle. Tu ne parle jamais aussi vite de cul avec des étrangers, qu’en tournage.

C’est enfin ton tour. On te place près de la gugusse. Tous focussent sur la gugusse. On regarde vers toi, à travers toi. Tu es un accessoire pour la gugusse. Et là, tu lui fais comme une ombre. Déplace à gauche… encore… reviens… stop! Un p’tit bout d’adhésif vert à tes pieds pour que tu te rappelles de ne pas bouger de là.  Le réalisateur t’explique ce qu’il veut et ce que le client veut. La plupart du temps, c’est diamétralement opposé. De toute façon, l’important, c’est la gugusse.

La fille aux mains de fer dans des gants de boxe lâche un «SILEEEEENCE PARTOUUUT!»! Et ça obéit d’un coup. Plus un bruit sauf le dzzzzz de l’éclairage et le poum bedoum de ton cœur qui désire bien faire.

Dans trois, deux, un, tu prends la gugusse. Tu parles de ton amour pour elle environ cinquante huit fois sous trois angles différents. Entre deux prises, on te passe un pinceau sur le nez, te tasse une couette sur le front, te replace ta chemise dans tes culottes. T’as chaud. T’as soif. Et tu commences à ne plus te croire trop, trop, toi et la gugusse. Mais c’est fini. Merci, on dégage. On signe le contrat là-bas, madame. Merci.

Voilà. Tu remets tes vêtements qui moulent ta personnalité. Tu salues les autres. Bonne chance avec ta vapoteuse, Stéphane! J’espère que tu vas avoir l’offre d’achat, Myriam! Oui, je regarde ta série web, Dominic! Ok, bye, là! Bye!

Et l’aventure se termine dans ton taxi de retour où tu lis ton contrat rose nananne et tu réalises que t’es peut-être pas l’actrice que tu espérais devenir, encore moins une vedette, mais tu viens de gagner le salaire de six semaines d’une waitress pour avoir eu du pas pire fun avec du pas pire bon monde…

…et une gugusse…

Alors, tu pleures ta carrière ratée jusqu’à la banque.

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40 réflexions sur “Tranche de vie d’une actrice de pub.

      1. C’est vraiment bien rendu, vivant, plein d’émotions. J’aimerais bien lire un de tes romans, chère auteure… à démasquer, sans doute. Pour notre bonheur.

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  1. J’ai passé des centaines d’auditions, et tourné quelques pubs. Maintenant, j’écris, moi aussi. Merci pour ce texte, c’était triste et drôle, et surtout très réaliste.

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  2. Wow. C’est tellement ça, à peu de chose près, qu’on soit homme ou femme. J’ai quasiment le goût de te demander ta permission pour en faire une lecture publique (et bénévole… bien sûr!) à une soirée qui s’en vient dans mon coin, pour le fun. Est-ce possible?

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  3. C’est drôle comment tu exprimes exactement ce que je pensais que certaines actrices ( et acteurs) qui font des petits rôles, muets ou non, se disent lors de mes figurations… hahahaha… triste ou drôle, ton texte est VRAIMENT divertissant… et le masque sur ta photo est plutôt réussi… 😉

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  4. Christine, publie ! De grâce publie pour vrai ! C’est savoureux !!! On vit ta tranche de vie et on sait qu’il y en a plein d’autres ! Tu viens de nous donner le goût de te lire, go les jambes !!!!

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  5. C’est dommage que pas plus de gens n’aient visionné Zenmatique. Votre talent d’actrice y était assez évident, du moins pour les moyens limités que vous aviez. Heureusement, vos aptitudes d’écriture peuvent briller pour tous sur les réseaux sociaux et espérons, aux yeux de certains décideurs qui pourraient vous donner plus de visibilité.

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  6. Dans un passé assez lointain, j’étais de ceux qui faisaient passer des auditions et je pouvais sentir chez les postulants exactement ces grandes et très grandes angoisses qui me rendaient à mon tour nerveux. Bravo pour cette tranche de vie. À souhaiter que l’entame soit loin devant vous.

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  7. J’en fut moi aussi . Ce fut fabuleux pour le loyer beaucoup moins pour le rêve . Ne pas persister trop longtemps mais surtout quand jouer ne devient qu’une acte commercial …ouf ça vieillit moins bien .

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