Procrastination en la demeure.

 

Procrastinate

7 heures : Mon réveil me nargue de me lever. Je niaise en faisant des petits ronds dans les airs avec mes bras. Je bulle ma salive. Je lisse mon oreiller. Je lisse mes joues. Je repose mes yeux deux minutes.

8 heures : Sursaut. La bave séchée me soude à la taie. Je fais le tour de la pièce avec un œil mi-clos. Je gratte le crunchy granola au coin de l’autre. Aujourd’hui, je me bute à une date limite. Allez, hop! Je me persuade, immobile.

9 heures : Je facebooke en attendant que le café fouette. Je courrielle et surfe l’insipide toile en grognant quelques étirements. J’ouvre mon travail à remettre. Définitivement, un autre café avant quoi que ce soit.

10 heures : Je boulotte en me swignant la patte. Mes ongles d’orteils ont l’air des pics de guitare. Je retravaille un bloc en me rentrant les griffes dans le mollet. D’la marde. Je pars chercher des ciseaux. Bah, aussi bien me doucher.

11 heures : Les touches de mon clavier clique-claquent dans un silence que mes voisins se plaisent à détruire à grandes conversations audibles et remplies de vacuités. Bon, je vais mettre de la musique pour les couvrir.

Midi : Je me rends à peine compte que ça fait dix minutes que je gueule avec Billie Holiday et que mon curseur clignote au même endroit sur mon document. Je garroche mes menottes sur mon lap top et, crac, je bloque.  Merde…  Je me gargouille l’appétit. Je vais me faire un sandwiche aux concombres. .

13 heures : Je reviens de l’épicerie avec des concombres et du scotch. Je place la bouteille au dessus de la bibliothèque hors de la portée de ma pointe de pieds. Je pousse encore un peu, pour la rendre inatteignable. Je splouche de mayo le pain frais et rondelle le cucurbitacée.

14 heures : Je vérifie si facebook a de quoi à raconter.  Vingt minutes plus tard, je réalise que non… Suffit! Au gagne-pain maintenant! Je me relis. Je me décourage.  Dorothy Parker je ne serai jamais. Le blues me fait broyer du noir. J’éteins le stéréo. J’y remarque la poussière. J’agrippe un Swiffer.

15 heures : OK! Let’s go! La job se fera pas toute seule! Je lune un lutin qui me délivrerait du didactique et me permettrait de n’être que créative. Je l’appellerais Watson. Et le nourrirais de chocolat à la fleur de sel…  Je soupire et force mes paluches en crochets d’auteure. GO!

16 heures : J’avance. Mais aussi lente qu’une torture. Je vais me fumer une cigarette, tiens!  Non. C’est fini, ça. Tu n’es pas un cliché, tu n’es pas Hemmingway. Avale, me dis-je, avale. Les phrases denses dansent sur le moniteur. Je prends chaque mot au pied de la lettre. Je finis la joue appuyée sur ma peur déguisée en paresse.

17 heures : Je gosse, touille, noie, tergiverse, fuckaille, doute, glandouille, flâne, flemmarde, récidive, vagabonde, traîne et tarde en ayant pourtant l’impression de produire un tant soit peu. Mais les paragraphes s’égrainent tel un chapelet apathique et indolent.

18 heures : Je découvre que les minutes se sont taillées et m’ont laissé avec un deadline qui, le menton appuyé au creux de sa paume, martèle son impatience de ses doigts sur mon bureau.  Je suis devant le vide  avec ce vertige de réussir qui me met en échec.

19 heures : Je rushe. Je plonge en ignorant mes acolytes qui aimeraient me distraire de mon ouvrage en me faisant miroiter des plaisirs chronophages. Chuuuut! Maman corve péniblement mais sûrement. Rien ne pourra m’arrê… Crotte, un appel de l’étranger. Ça pourrait être important.

20 heures : Je panique. Mon cou demeure figé au dessus de l’écran qui éclaire mon visage sans doute coincé entre le froncement de sourcils et la morsure de peau de lèvres. L’idée de ne pas terminer à point et de perdre ma bonne réputation me force à passer en branle-bas de ponte.

21 heures : Je bad tripe. Je n’y arriverai pas. Ça y est. J’ai bretté ma sinécure et on découvrira enfin mon usurpation d’une experte tâcheronne. Je perdrai mes contrats et n’aurai plus que ça à perdre, mon temps.   Et voilà que mon cerveau entre en mode impératif présent. Le barrage s’ouvre et le flot rage. Je fonce,  les muses entre les dents.

22 heures : J’écris. Je réécris. J’efface. Je retour de chariot. Je contrôle save. Je vois la lumière au bout de la souris. Je vais y arriver malgré une paralysie partielle de ma fesse droite assise sur mon peton gauche fourmillé. Je zieute la bouteille perchée. Je tire ma chaise jusqu’à elle.

23 heures : Je repasse un dernier coup sur le texte. Je laisse la brûlure ambrée masser mes courbatures de l’intérieur. Je trempe ma clé usb dans la fente de ma besogneuse. Sauvegarde.  On recevra le tout pour demain matin, comme promis.  Un clic sur le trombone et je claironne «send» à haute voix.

Minuit : Je me tartine un gueuleton. La télé ânnone comme une crétine finie. Il me faudrait faire mes impôts, le lavage, voir une amie, voir le docteur pour mon affaire. Demain, peut-être que j’aurai une seconde. Je me baille toute luette dehors.

1 heure : Je youtube des berceuses en fétus alité. Heureuse d’avoir surmonté ce qui me semblait montagne accidentée et inhospitalière. Mais demain, tout est à recommencer. Demain, est toujours la journée la plus occupée de ma semaine…

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6 réflexions sur “Procrastination en la demeure.

  1. terrible comme je m’y reconnais … comme de lire votre texte sur la procrastination au lieu de rédiger l’article qui dort dans les entrailles de mon ordi depuis … sans compter les autres distractions volontaires que je m’impose …

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      1. Non seulement j’ai plongé avec bonheur dans votre récit qui m’a rappelé tellement de souvenirs, mais j’apprends en plus que vous vous abîmez dans le Solitaire. Moi qui se sens encore coupable à chaque fois que j’y cède, quel baume en prime! 😉

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  2. Une tranche de ta vie ? Un chapelet apathique indolent – Des plaisirs chronophages – La télé annone comme une crétine finie – Demain est toujours la journée la plus occupée de ma semaine – Ha ha, tu es drôle toi. Tes neurones fonctionnent comme un manège . . . et l’annone, le fruit ou le préfet ?

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