Savoir bien me conduire.

driving

Ça fait des kilomètres que je me promène d’un endroit à l’autre avec une grande honte qui me gruge les plaquettes de freins.  Je l’avoue : Je n’ai pas mon permis de conduire…

À mon âge.  Ça me fout la batterie à terre.  Une fille intelligente comme moi, obligée de quêter des lifts pour me rendre où le métro ne se rend pas. C’est humiliant. Mais il semblerait que l’embarras n’a jamais été aussi fort que la terreur de me mettre du côté gauche des dés en fuzzy.

J’ai peur. Une peur qui m’encrasse le moteur, qui me garde « stallée » sur l’accotement pour aucune bonne raison. J’aimerais vous dire que c’est parce que j’ai vu la tête d’un cousin venir s’éclater sur le tableau de bord de la Chrysler bleue de mon enfance, mais ce serait mentir. Pas de traumatisme, rien. Juste une frayeur inexpliquée et imbécile.

J’ai regardé défiler ma vie, passagère, le front contre la vitre, les pylônes qui font ping-pongner mes yeux de dépendante. Je suis demeurée au neutre, en me pensant incapable de saisir le levier de mon destin et de passer en première.

C’est comme si j’attendais qu’un père me lance «Allez, monte ! J’vais te montrer comment ça marche!».  Ou qu’une mère se fâche  «Let’s go, on s’en va à la SAAQ, j’t’écœurée de te trimballer!».

Alors, comme une paraplégique du raisonnement, je reste parkée dans l’entrée asphaltée de mon existence attendant je ne sais quoi, je ne sais qui, pour enfin démarrer. Et bien bravo championne! Voici un macaron pour épingler sur ta casquette de mongole pédestre!

J’appréhende quoi au juste? De perdre le contrôle, de mourir, de tuer? Pas mal tout ça. Je noie mon carburateur de stress : Tout d’un coup que  je chauffe comme une madame sur ses hazards d’icitte à Bromont?  J’ai si peu le sens de l’orientation que je me perds en sortant de la salle de bain. Ça promet en chemin vers le Wall Mart!  Et je suis le genre de fille qui met du Polysporin sur sa brosse à dent, c’est certain que je vais finir dans le fossé!

Bref, je me suis boosté le négatif si fort que j’ai décidé que je serais mieux  de continuer ma route, les genoux dans la boîte à gant.

Pour vous donner une idée comment j’ai la cervelle sur les basses : J’ai commencé à faire de la bicyclette à 32 ans. 32 ans!! My Lord, c’est un miracle que je sache attacher mes souliers. C’est quoi ce karma d’autostoppeuse que je me suis collé sous l’essuie-glace?

Depuis un an, la courroie s’est mise à tourner : Si je sais conduire un vélo dans les rues de Montréal et dans les montagnes du Québec, je peux piloter une voiture, voyons!!  Là, je me suis mise en tête de me prendre des cours de conduite plutôt qu’un chum ou un taxi. Mais je ne peux pas nier à quel point je suis sur les brakes.

Il faut que me répète que “Fears  are smaller than they appear” et que je pèse enfin sur le gaz. Que je me regarde dans le rétroviseur et que je me fasse de la visualisation positive en m’imaginant un jour au volant :

« Voyons… qu’est-ce qu’elle a qu’a part pas à matin? J’l’ai pluggée, pourtant … »

« Ha, man… J’prends tu la chance qu’le gallon soit moins cher à l’autre station? »

« Attends, j’te rappelle, y’a la police qui s’en vient… »

«Coudonc, moi… J’viens-tu de manquer la sortie…?  OK, OK! C’est beau, j’y vas, là, les nerfs! »

« Hi, calisse, c’t’un sens unique! »

Et ma préférée qui me revient sans cesse :

« Envoye, estie! Tu vois ben qu’est verte!! J’m’en vas quelque part, pis j’y vas toute seule comme une grande, fait qu’embraye!! »

Vroum, vroum, vroum. Mip, miiip!!  *doigt d’honneur*