Attention, fragile.

Fragile

À l’aube d’un nouveau patelin, on s’emballe, s’empaquète et s’emboîte. C’est le thrill d’une autre vie. Le «reel du s’en-va-t’ailleurs».

On feutre «cuisine» sur le carton. On enroule des linges à vaisselle autour d’ustensiles qui portent les marques du temps et du curcuma. On a presque rien pour popoter. On a laissé ses casseroles usées en héritage au fils et c’est chez notre ex qu’on jouissait du «top of the line» en stainless. Faudra s’équiper. On est une femme à la moitié de son temps qui se recommence.

Nos livres défoncent les fonds mal collés. Faut alterner avec des bas et des culottes pour que ce soit moins lourd. Madame Bovary côtoie Zarathoustra qui reluque Marilyn. On a beaucoup trop de bouquins sur la pill poppin’ pin up. Paul Auster semble nous juger sur la jaquette de sa trilogie. Allez, Paul! Va rejoindre Anaïs Nin et Pauline Réage, elles vont savoir s’occuper de toi.

Notre paperasse non classée se chiffonne contre les rapports d’impôts des dernières années.  Chaque reçu et  facture prouve une certaine irresponsabilité avec l’argent. C’est pas si vrai, nous rassurerait notre maman. C’est quand même assez plutôt vrai, rectifierait  notre comptable. La brocheuse joue du trombone et nos crayons sautent à l’élastique. Faudra organiser un bureau à la hauteur de notre nouvelle vie. Mais c’est à craindre que le le bordel nous suivra jusqu’au trépas.

Nous commettons l’erreur de feuilleter nos vieux albums photos. Sourires aux dents manquantes et oreilles décollées. Souvenirs de défunts, d’endroits maintenant dynamités, d’amours avant les larmes. Clichés de notre enfant, les joues rondes et roses, les bras tendus vers sa raison d’être : nous.  Notre bébé… L’envie d’un sanglot pique le nez. Vite, vite, rabattre le couvercle avant que la nostalgie comprime notre gorge de ses mains impitoyables.

On empile les jeux vidéos sur la console pour les futurs moments de rien pantoute. On hésite à déménager les vieux DVD. On ne les regarde plus. On ne s’étonne pas d’avoir aussi peu de musique. C’était l’autre qui décidait de notre trame sonore.  Dans notre nouveau nid, on choisira à quel tambour battra notre cœur et tapera notre pied.

On s’obstine à emmener des vêtements qui ne siéent plus ou n’ont jamais fait. La veste de grand-mère copine avec la jupe de pute. Un rang de perle offert pour nos noces  étrangle un porte-jarretelles poussiéreux. Des Swarovski étincellent entre des huiles et des crèmes inutiles. On donne dans le pêle-mêle, les fuck-me shoes et les baskets, les blue jeans et les little black dresses.

On entasse des cadres qui traînent depuis trop longtemps et qui ne veulent plus rien dire pour nous. Roulent les journaux sur des bibelots inutiles, une vieille dactylo Corona, un soulier de bébé de nos pères, un peu de leurs cendres, le poing moulé de notre garçon, nos armoiries, un Capodimonte, des cochonneries, des cousins, des patentes à gosses…

Voilà.  Notre existence entière réduite à une tour de cartons au centre de la pièce. Une légère mélancolie, un soupir au bord des cils. Il nous faut boire…

Payons-nous une veille de lendemain de veille, tiens! Oui. Trinquons!

Mais le portefeuille demeure introuvable. Ni au fond des sacs, ni entre les coussins du divan. Où peut-il…?

On louche vers la pile de cubes beiges ceints de ruban adhésif…

Et on se met à vociférer tous les saints, un exacto à la main.