Mon père, le fou.

Crazy

«Schizophrénie avec délire paranoïaque». La madame médecin me lâche le diagnostic avec une bouche pincée de trouver ça dommage de me dire ça. Mon père ne parle pas français, mais il a compris. Il me prend la main avec ses ongles longs et crasseux. Il me la serre fort. Moi aussi. Puis je la retire. J’ai trente ans, lui, cinquante. On réalise tous deux que je vais maintenant devoir être présente pour un père qui m’a abandonnée.

Toute petite, c’était fini avec ma mère, mais il venait faire des tours. Beau, grand, charismatique. Il me poussait des balades folks sur sa guitare, assit sur ma minuscule chaise d’enfant, le velours de ses pattes d’éléphant usé aux genoux.  Puis un jour, il n’est plus revenu.

Alors, je l’ai sublimé, mon papa. C’était un célèbre chanteur Irlandais parti vers la gloire et l’aventure, le cheveu aux touches d’auburn qui flotte au vent, le front fier et le nez arqué qui fend l’air. J’ai attendu d’être majeure et forte pour aller sonner à sa porte. Il a ouvert,  aussi beau que dans mes souvenirs.

J’entre dans son appartement. C’est sombre, c’est sale, ça pue. Mon père respire fort et transpire profusément, les yeux hagards. Le malaise vient jouer à Twister avec mes tripes et mon estomac.  L’inconnu devant moi n’en revient pas comme je lui ressemble, comme je parle bien anglais! Il me raconte ensuite des choses que je reconnais comme des mensonges, des fabulations. Je partage un café dans une tasse douteuse en synthétisant mes 15 années sans lui. Je lui laisse une photo de moi et promet de le revoir. Mes battements de cœur, une fois sur le trottoir, ponctuent ma déception. Fou. Mon père est fou.

On tente de se fréquenter maladroitement. Mais je suis écorchée et craintive. Lui, sauvage et endommagé. Ça donne des conversations troubles qui jettent le vertige. Il vit retiré sur lui-même ayant, au fur et à mesure, repoussé famille et amis. Je suis sûrement tout ce qu’il lui reste et mon instinct vient sonner l’alarme.  Je m’éloigne de l’homme qui se noie, je m’éloigne pour sauver ma peau, lâchement.

Il me téléphone, parfois. Il voudrait que je vienne plus souvent. Élusive, je trouve des défaites. Je délaisse celui qui m’a délaissé. Jusqu’au jour où je reçois la visite de la police. Mon père a couru presque nu dans un parc en proie à une détresse évidente. Je ne suis pas surprise, mais percluse de mille et une douleurs coupables.

On le met sous médication, sous suivit psychologique et me transforme en aidante naturelle. Je suis avec lui aux rendez-vous médicaux et je prends de ses nouvelles, mais garde mes distances. Je lui offre bien des fudgsicles sous le soleil, tente de lui remonter le moral, mais sa vie est sombre. Il se sent dépassé et moi aussi.

De temps à autre, l’hôpital appelle pour me dire que mon père a fait une crise, qu’on l’a ramassé, qu’il est placé dans l’aile psychiatrique pour quelques jours. Je lui apporte des sous-vêtements propres, des bas, des Ferrero Rocher. Je suis triste pour lui, je sens qu’il n’y a rien à faire, qu’il est brisé, irréparable.

Un soir de janvier, six ans après son retour forcé dans ma vie, je reçois un appel de l’hôpital. Je suis bien la fille de mon père? Oui, que je réponds, qu’est-ce qu’il a fait encore?  On m’apprend qu’il est mort.

Mon père… My dad… Me Da…  Je suis à la fois anéantie et soulagée. Soulagée de pouvoir annoncer à sa famille, que je connaissais à peine, qu’il est parti debout, d’une crise cardiaque plutôt que pendu, en désespéré.  Soulagée que sa souffrance soit enfin terminée. Et soulagée de ne plus être responsable du fou.

Le lendemain, je vais vider son appartement. L’endroit est dégueulasse,  j’en ai l’habitude, mais sans lui dedans, c’est pire. Je regarde bien comme il faut, comme je n’ai jamais vraiment osé avant. Les couvertures clouées aux fenêtres parce que la lumière l’empêchait de dormir. Les murs tapissés avec du tissus et des boîtes de cartons pour étouffer le son des « voisins » qui parlaient tout le temps et trop fort. Le n’importe quoi ramassé dans les détritus et devenu bibelot. Les sacs de poubelles brochés au sol parce qu’il pleuvait tous les soirs dans sa tête.  Et, dans un coin : une luge d’enfant…  Mon âme vacille et mon cœur s’étreint.

Il l’avait récupérée pour mon jeune garçon. Il aurait voulu l’amener glisser sur le Mont-Royal juste en face. Je trouvais toujours une excuse pour que mon gars et lui ne se voient pas trop souvent, trop longtemps. Mon père n’aura pas joué avec mon fils. Et la honte de lui se transforme en honte de moi.  Une culpabilité, qui me ronge encore à se jour, me submerge entière.

La petite luge appuyée sur la fange et les résidus hurle l’horreur et le tragique de la situation et je craque. Je m’effondre sur les sacs Glad extra résistants. Je pleure d’avoir failli envers un être humain. Mon père n’est pas mort de sa maladie mentale. Il est mort de l’isolement qu’elle amène. Mort d’une carence de tendresse réelle, de câlins, de mots doux, d’encouragement et d’amour. Ses proches l’ont négligé parce que la folie, ça terrorise.

J’aurais voulu qu’il n’ait pas lâché ma main quand j’étais petite. J’aurais voulu ne pas avoir lâché la sienne par la suite. J’aurais voulu être allé chercher de l’aide pour ne pas avoir eu à gérer ça seule. Maintenant, je n’ai que regrets et amertume.

J’ai nettoyé la crasse et trié ses possessions pendant des jours.  J’ai gardé ses toiles, ses guitares, ses journaux, son soulier de bébé coulé dans le bronze, une vieille balle de baseball et un peu de ses cendres. Et je me relis souvent les dernières phrases tapées sur sa vieille machine à écrire, pour me rappeler son essence, la texture de son spleen, l’odeur de sa maladie.

«Hanging on by the very skin of my teeth

Winter is coming. I should visit my mother. Maybe next week.

I’m making job appointments, not keeping them.

A new wrinkle in my life.

My Place is imperfection, always a dangerous time.

I’m hearing voices and noises from my neighbors.

The knives are sharp and the gun is loaded.

We will see if my landlord fixes my thermostat.

At least, my typewriter works.

The music starts to get peaceful.

I must rethink many things.

I have a virgin canvas and must find a way to break down and write a song.

I am so old, the world has changed beond recocgnition

And my spelling sucks…»

 

May you rest in peace, me Da…

And may I find a way to live in peace.

 

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