Arracher l’aile d’un ange.

Abortion

Dans un passé encore présent, je suis tombée enceinte…

Tombée, oui. J’ai chuté, dégringolé. Atterrée et abasourdie devant la nature qui a fait un pied de nez à mon ventre. Comme si je pensais que mon utérus était un organe poussiéreux qui avait perdu ses fonctions reproductrices au fil du temps.

Habituée à avoir des règles qui désobéissent à la lune depuis peu, je marchais d’un pas alerte lorsque ma poitrine est venue sonner l’alarme.  Je m’arrête net et galbe mes seins de mes paumes. Je les tâte, les soupèse tandis qu’on me klaxonne et me siffle.

Non.

Non, non, non! Je m’assois sur une rambarde pour traiter l’information. Je revois la nuit sans doute responsable de ma maculée conception. Je me mens, me nie, me justifie et me relativise. Un test de grossesse va savoir mieux que moi si je suis en cloque.

Les deux petites lignes me font un double fuck you.  Procter and Gamble sont positifs : vous êtes une future maman si vous le voulez. Mais voilà. Le veux-je? À l’âge où on est presque grand-mère, puis-je me permettre de donner un petit frère ou sœur à mon fils adulte? Ai-je les moyens financiers, physiques et moraux?

La réponse est non.

Non.

Pitié, non.

Je prends rendez-vous avec la clinique interruptive. Dans dix jours, j’y serai. Dix jours, c’est long. Ça laisse le temps de réfléchir, de sentir des choses se passer en dedans. Ça alterne de «Je le garde-tu?» à «J’y dis-tu au gars?» en passant par «M’as-tu avoir le front de déduire cette dépense de mes impôts?».

Arrivée au jour A, je me sens chanceuse de ne pas être dans une ville de rednecks qui protestent devant la bâtisse avec des photos de pseudo-fœtus au ketchup. On me reçoit avec douceur et attention. C’est feutré, on chuchote, on marche sur la pointe des cœurs. Ça sent l’amour avec un p’tit parfum sucré de trépas.

Dans la salle d’attente, quelques femmes, quelques filles. On se regarde peu. Y’a une gêne, une espèce de honte de s’être fait «avoir». Je suis la plus vieille et la plus jeune doit avoir 15 ans, pas plus. Petite choute tremblante que je prendrais dans mes bras. Son chum est là qui la colle, en silence, palette de casquette baissée sur son sentiment de culpabilité.

Quand on appelle l’engrossée, le boutonneux reste seul, tout croche, en se cachant derrière son cellulaire qu’on lui prie d’éteindre. Il prend nerveusement un magazine féminin et fait semblant de s’intéresser à la confection d’une tarte à la farlouche.

C’est mon tour. On me propose une tisane et des techniques de respirations dans la douleur. Ou, si je préfère, de la drogue.  J’opte pour l’engourdissement total. On ne me fait pas la morale, mais on me conseille de faire attention, la prochaine fois.  Oui, j’ai merdé. Voilà, madame : J’ai merdé. Je ne le referai plus, promis. Let’s go, enlevez-moi ça avant que je m’y attache.

Toute nue en bas de la ceinture, je m’étends sur la table à étriers. On me demande comme chez le dentiste «d’ouvrir grand». Je m’écarte. On me… prépare…. On me pique à l’intérieur. Ça pince un brin, je panique. Je ne veux pas souffrir. On m’apaise en partant une machine qui gronde Agnn! Agnn! Agnn! Agnn! Agnn!  Un bruit de fin du monde.

On m’explique chacune des étapes. Je n’aimerais mieux pas. Je fais la brave, les mains croisées sur mon plexus qui tressaute. Je regarde au ciel, avec une pensée fugace pour Jésus qui hoche la tête, déçu de moi. Je trouve déjà que le son de la machine est insupportable, jusqu’à ce que l’espèce d’aspirateur embarque.

Shhhrrrrrooooogggglllll!!! Ça me shlurpe l’intérieur comme un Hoover macabre et je vois du rose sortir du tube. Oh, pardonne-moi, petite chose, pardonne-moi!! Je ferme les yeux sur les horribles gargouillis qui suivent.

On me rassure que c’est bientôt terminé. Reste que le curetage. Ça gratte, ça tire, touille et nettoie. J’ai une larme qui coule malgré moi dans mon oreille. Une des femmes me caresse les cheveux. On m’annonce que c’est terminé. Je me relève sur mes coudes, étourdie. Et je ne sais pas pourquoi, mais je veux le voir.

On hésite, puis on me pointe une demi-pinotte en m’expliquant que ça, c’est l’embryon. On me désigne ensuite une petite affaire diaphane soudée à mon presque bébé. C’est le sac amniotique. On dirait l’aile d’un ange.

On m’amène dans une salle de récupération. Je croise la jeune fille et son chum. Elle pleure sa vie. Son chum la console du mieux qu’il peut, les oreilles basses et la queue entre les jambes. On m’offre encore une tisane, un biscuit à la farine d’avoine. Merci, non merci.

Les jours qui suivront seront remplis de vagues successives de soulagement, de vide, de sanglots, de sang et de soulagement à nouveau. J’ai fait le bon choix. Mais il m’est impossible de ne pas songer que j’ai tué un bout d’avenir pour sauver le mien.

Subir un avortement est un privilège indispensable. Mais il serait ignoble de penser que c’est une solution facile pour nous.  Sur les visages, ce jour là, il y avait une tristesse infinie devant l’ultimatum. Toutes ces femmes songeront à partir de maintenant : «Aujourd’hui, il aurait 2 ans, 5 ans, 10 ans…».

Nous sommes des femmes libres. Ce n’est pas aux autres de décider comment prendre la vie en main…

…ni comment subsister avec la mort dans l’âme.

 

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